Textes

Ces textes, de Mathieu Provansal et d’Arnaud Théval, ont été rédigés pour la publication d’un catalogue par Le Bruit de la Nuit à l’occasion de l’exposition « Elle était absente de la maison des journées entières » qui s’est tenue à l’Atelier Seruse (Marseille), en novembre 2024.

Octavia de Larroche /Tableaux ordonnés, intérieurs et musées
Lorsque je fis la connaissance d’Octavia de Larroche, l’automne 1988, elle me dit que je la présentais habituellement à mes amis comme une photographe. C’est une chose que j’avais oubliée, depuis le temps, ces termes pour la présenter. Pourtant cela ne m’étonne pas tellement. Comme c’est une époque à laquelle, dans le même registre du décret adolescent, j’avais pris le parti de ne plus aller au cinéma, je me souviens très bien que c’est sur son invitation que j’y suis retourné. Ce tournant de ma situation de spectateur, je puis le rapprocher d’un regard différent que j’ai porté sur la photographie vingt ans plus tard. Vers 1990, j’avais rencontré Jean-Louis Garnell, qui prenait alors des photographies d’intérieurs intitulées Désordres, et « tableaux en désordre » dans mon souvenir. Je lui avais montré une photographie que j’avais faite d’Octavia au téléphone. Dans d’autres, elle travaillait à une table, attentive à mettre un peu d’ordre, à ordonner des objets invisibles sur les dites images. Titres, projets, noms et autres choses qui se suivent selon tel ou tel aspect qui leur est commun. Dans Intrigue à Giverny, Adrien Gœtz évoque le musée Marmottan pour ses qualités mobilières, maisonnantes. Les photographies de musée dans les années 1990-2000 sont très présentes, jusqu’au cinéma (Gurski, Milovanoff, Straub, Struth). Les photographies réunies par Octavia de Larroche ici prennent pour point de départ une échelle qui fait voisiner les intérieurs domestique et muséal puis, comme entre le nord géographique et magnétique, à mesure que le champ s’élargit, ces deux entités sont de plus en plus distinctes. Et, à la mesure des séquences, ces intérieurs sont appelés à être sortis.
Mathieu Provansal

Marseille, mars 1993, Photo Mathieu Provansal

La photographe amoureuse
ou le musée caché

Mme R ou K, A, L, N, C et P, E, F, H et A, H, W, S et J, F, B, Q, K et W, P, C, S, I, Y, A et W, D, M et Tante H se sont absentés. Mais où sont passés les hôtes chez qui Octavia de Larroche nous convie ? Nous ne demandons qu’a croire les légendes de cette première série qui nous promènent sans tourments dans un dédale d’espaces aux quatre coins du monde. Faut-il se fier à cet ordonnancement et que nous propose-t-il donc ?
Nous passons d’une image à une autre, d’une plante à une autre, d’une chaise à une autre comme si une langue secrète nous murmurait à l’oreille quelques invitations à considérer ces objets en attente d’usages ou à contempler ces paysages d’intérieurs. L’ordonnancement du monde n’est jamais qu’une illusion et le désir de la photographe semble vain, cependant elle parvient à nous plonger dans une immense exposition jusque-là tenue secrète. Une gigantesque mise en scène des univers qu’elle regarde où les lumières sont douces, où les espaces obéissent étrangement à ses cadrages et où les objets trônent à leurs justes places. Natures mortes ? Tout est rangé, en attente d’un mouvement à venir, mais qui ne vient pas. Les protagonistes sont tous dehors. Ils se sont donné rendez-vous dans les musées qui fêtent le monde des artistes. Tous s’y pressent dans une jubilation de voir frisant l’hystérie collective. Pourquoi ont-ils ainsi laissé leurs intérieurs à l’artiste ? C’est évident ! D’un musée l’autre ! Ils sont sortis de leurs musées intérieurs pour retrouver les copies d’un monde qu’ils ne savent plus lire !
Ce que tente Octavia de Larroche c’est ce retournement-là, celui de nous convier à découvrir le monde comme un musée. Le difforme s’ordonne sous son regard délicat. Partout et inlassablement, elle inventorie les choses de son quotidien comme une anthropologue. Elle épingle sa vie comme d’autres classent des papillons. Son musée est bâti selon un unique principe, celui de nous faire croire que chaque pièce, chaque objet, chaque ambiance nous sont familiers. Nous voilà face à ces photographies comme face à chez nous, tout en devenant de nouveau un spectateur étranger. Nous sommes impliqués dans un déplacement nous invitant à considérer l’ennui et la banalité de nos intérieurs comme des scènes extraordinaires aux agencements merveilleux. Ces espaces domestiques sont domestiqués une seconde fois par le regard de l’artiste, voilà le pari. Son inventaire est celui d’une photographe au regard amoureux d’un monde beau comme un musée sans fin.
Arnaud Théval, 1 novembre 2024